"Bon ça suffit !" [justifier l'injustifiable]
- juliengautherot
- 27 août
- 5 min de lecture
Il y a quelques temps, nous étions à table avec les enfants, les miens et ceux d'Anne. Et ça s'embrouillait, certes gentiment... mais le ton montait.
Anne et moi avions beau tenter de dire "stop", de recadrer, c'est comme si on pissait dans un violon: les kids continuaient de plus belle.
Profitant d'une pause entre deux salves, on essaye de la jouer en mode cool et participatif, en leur demandant quel serait selon eux le meilleur moyen pour calmer le jeu plus efficacement. Des propositions sont faites, mais... elles me semblent toutes trop douces, presque timorées. La preuve : elles n'avaient pas marché jusqu'à maintenant, le cirque continuait. "On n'arrête pas un feu de forêt avec un verre d'eau, je me dis. Il faut créer un effet de surprise, pour interrompre cette boucle qui s'auto-alimente."
Alors j'interviens à mon tour : "Tout ça c'est bien, mais on pourrait aussi faire comme ça !" et joignant le geste à la parole, je tape du poing sur la table. Un peu plus fort que je n'aurais voulu, étant moi-même sous pression. Tout le monde sursaute, la gêne s'installe.
L'hostilité générale reprend... mais se concentre désormais sur moi.
On m'explique que ce geste est violent et inacceptable.
Je suis scotché. Violent, taper du poing sur la table ? Vraiment ? Car pour moi, c'est un geste relativement soft, inoffensif. Cela me déstabilise.
Je tente de m'expliquer, de justifier mais rien n'y fait, je ne convaincs personne. Pire : plus je parle, plus le mur en face se durcit. Et puis... le ton un brin moralisateur (ou effronté, selon les personnalités) avec lequel les autres me répondent commence franchement à me crisper.
Je sens la colère monter. "Mais qui sont-ils pour me faire la morale sur ce qui est violent ? Ils ne savent même pas ce que c'est que la vraie violence !!!"
Et c'est là, exactement à ce point, que je percute : non, en effet, ils ne savent pas. Je n'ai tout simplement pas le même référentiel de violence qu'eux.
Car mon histoire personnelle est profondément marquée par la violence.
J'ai subi des viols par mon grand-père quand j'avais 4-5 ans. Vers 6-7 ans, ma mère a volontairement cassé mon jouet préféré sous mes yeux, pour "m'apprendre" à respecter ses propres affaires. Mes parents nous frappaient pour imposer leur autorité : maman nous tapait souvent avec une cuillère en bois de cuisine, elle les cassait même parfois sur moi quand elle y allait trop fort. Quant à mon père, ses corrections étaient plus rare mais nettement plus brutales... un jour il a carrément pété les plombs et m'a frappé devant mes copains. Il a tapé tellement fort sur ma tête que j'ai été sonné et ai vu des petites étoiles, exactement comme dans les Tex Avery. Vers 9-10 ans j'ai subi l'humiliation de groupe (adultes compris...) pendant toute la semaine d'un camp scout, à cause de mon odeur ; j'étais fortement dérangé par une intoxication alimentaire fulgurante et me faisais littéralement dessus nuit et jour, je n'avais aucun contrôle du "flux" qui sortait de mon corps... on m'appelait alors "le putois" et on me regardait avec dégoût ou en ricanant. Et lorsque je suis enfin revenu chez moi, j'ai cru l'enfer enfin fini mais j'ai plutôt été accueilli par un "va te laver tu pues" sans la moindre empathie. Les chefs scouts, justement, nous hurlaient dessus et j'ai reçu un nombre incalculable de coups de pieds au cul "éducatifs", surtout par deux d'entre eux. A 14 ans, j'ai fini avec un traumatisme crânien après que 4 types m'aient cassé la gueule dans la rue, en rentrant du collège. J'ai été racketté pendant toutes mes années de lycée ; j'avoue ici que je devais même voler dans le porte-monnaie de ma mère pour avoir de quoi payer la "dîme" du harceleur. Mon moniteur d'auto-école était un vrai psychopathe, il n'y avait pas une séance sans qu'il ne me hurle dessus ou ne me traite de con ; j'allais à ses "cours" la trouille au ventre. Et tout ça sans le moindre réconfort de bisous et de câlins, puisque mes parents n'en donnaient pas, l'un comme l'autre étaient complètement coincés sur ce plan. Et à propos de mes parents, je les ai perdu bien trop tôt, aussi.
Sauf que... primo, je n'avais pris conscience de la densité de violence de ce "pedigree" que récemment. A l'échelle d'une vie d'homme, c'était encore tout frais dans ma tête et mon coeur. Secundo, j'estimais qu'il n'y avait franchement pas (trop) de quoi se plaindre : conscient que je ne suis pas né dans un pays en guerre, que je n'ai pas vu ma famille massacrée sous mes yeux, ni été torturé, vendu à un réseau pédophile ou réduit à l'esclavage, que j'étais devenu adulte en bonne santé, éduqué et diplômé, je pensais ma vie relativement épargnée. Il y a pire !
Alors avec un tel pedigree justement, taper du poing sur la table mais c'était peanuts à côté ! Des clopinettes ! Au contraire, cela me paraissait même un geste plutôt sain :
il n'est pas dirigé contre une personne en particulier,
il ne porte pas atteinte à l'intégrité physique d'un corps,
il n'humilie pas,
il ne maltraite pas une psyché.
Bref: une manière assez inoffensive d'évacuer un coup de colère et de marquer une rupture.
Sauf... sauf si on n'a pas le même historique. La même référence de violence.
Quelqu'un qui a eu une vie plutôt douce, avec des parents aimants et démonstratifs, sans traverser d'évènement violent majeur, pourra en effet se sentir agressé par un tel geste.
Et, fort heureusement, il y a de plus en plus de personnes dans ce cas. A commencer par les enfants que nous élevons. Car la violence recule, petit à petit, génération après génération.
Pourquoi est-ce que je vous partage cela ? Parce que cette anecdote m'a enseigné une chose capitale : si l'on sait bien, toutes et tous, qu'on n'a pas la même histoire que les autres, qu'on a nos propres blessures et que cela joue dans nos relations... hé bien ce point d'attention me semble encore plus vrai, et donc peut-être plus exigeant, lorsque l'on a une histoire de vie plus "marquée" que les autres. Plus on a connu "le dur", plus on aura des chances d'être en décalage par rapport aux autres, et plus on doit se méfier de nos réflexes et de ce qui nous sert de référence, de normalité.
Et je sais que, parmi vous qui me lisez, que j'ai pu accompagner, Certain-es ont, eux aussi, des histoires de vies nettement plus dures que les autres. Donc des curseurs plus élevés sur la violence, sous toutes ses formes.
Alors, je transmets ce que je comprends, car j'aime l'idée qu'on apprenne ensemble.
J'en profite pour recommander chaudement la lecture de "Le corps n'oublie rien" de Bessel Van der Kolk. Un pavé, parfois au ton très professionnel (le gars est psychiatre) mais franchement abordable à la lecture, et super apprenant. Car en effet, si la tête occulte et joue des tours, le corps lui se souvient de tout.
Merci de m'avoir lu !





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