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Andrea

  • juliengautherot
  • 10 juin
  • 5 min de lecture

Ils fuient.

Elle, de long cheveux noir de jais, vêtue d’une robe bleu ciel, est assise à l’avant d’un bateau, et regarde l’horizon en souriant. Lui, plus brun, frisé et barbu, couvert d’une tunique blanche, s’affaire à manœuvrer les cordages. Ils sont sur une frêle barque de pêche, à un unique mât. Des filets aux relents de marée basse encombrent le fond de la coque, et la toile de la voile, grand triangle blanc immaculé, claque dans le vent. La mer est belle, calme, la brise irrégulière mais puissante, et le soleil descend sur l’horizon. L’après-midi a été très chaude. Lui regarde parfois en arrière, en direction de la terre. Je ressens son

anxiété, mais aussi son excitation : ils fuient ! Enfin, leur passion va pouvoir s’exprimer librement ! Ils s’aiment éperdument, mais aucune de leur deux familles n’accepte cette union. D’autres intérêts que l’amour dictent les décisions, et ce que les pères ont prévu et arrangé pour eux fait force de loi. Alors ces deux jeunes tourtereaux s’enfuient en mer, ils ont volé un bateau de pêche ce matin, et voguent avec espoir et insouciance vers leur futur. De temps en temps, elle se retourne et le regarde avec tendresse ; et ce qu’il lit dans ses grands yeux noirs lui enflamme le coeur. Ils s’aiment si fort !


L’image qui suit, c’est une vraie tempête. Le ciel est noir d’orage, le vent violent et la pluie rageuse. La mer est en furie, des montagnes d’eau entourent la petite barque, qui est projetée d’une vague sur l’autre comme un vulgaire morceau d’écorce. La voile déchirée ne remplit plus son office, le frêle esquif est incontrôlable. Lui a ses deux mains cramponnées de toutes ses forces sur le rebord. Les ongles plantés dans le bois, les yeux exorbités, le visage inondé de pluie et de larmes mêlées, il hurle son nom dans le vent à s’en déchirer les cordes vocales : « Andreaaaaaaaaaa !!! » Mais la mer vient de lui prendre son

amour, sa vie, sa raison, sa moitié. Andrea a disparu sous ses yeux, emportée par une vague ; une fraction de seconde a suffi. Et lui, Odysseas, n’est que sidération, panique et folie. Alors qu’il pensait commencer à vivre son rêve librement, le voilà subitement précipité dans l’horreur. Son regard incrédule et affolé scrute l’écume, les creux, les crêtes… il continue de l’appeler de toute la force de ses poumons, en vain. Car la mer ne rend pas ceux qu’elle prend, a fortiori dans un tel enfer d’eau. Il le comprend lentement, avec effroi. Lui, il survivra. Et il devra vivre, à jamais sans elle, déchiré, avec l’espoir fou de la retrouver.


À l’instar des précédentes visions de vies antérieures, celle-ci survint un soir, au moment de

l’endormissement. Elle fut incroyablement poignante, et très riche de détails. De manière évidente, il s’agit d’Anne et moi, dans une vie antérieure ; ces deux jeunes adultes portaient la signature de nos énergies, ils étaient indubitablement « nous. » L’histoire me bouleversa tellement que, le lendemain, je la gardais pour moi, incapable de la partager.


Mais Anne me cueillit littéralement en prenant les devant :

« C’est drôle, j’ai rêvé d’Ulysse cette nuit ! »


Peut-être saviez-vous que, dans la Grèce antique, le prénom Ulysse pouvait revêtir plusieurs formes et orthographes, dont… Odysseus ! L’homme de ma vision (moi quoi !) s’appelait Odysseas… troublant, non ?


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Ce que vous venez de lire est un court extrait de mon second livre [discussions en cours avec un éditeur pour une possible édition, on y croit on y croit :)]

C'est un souvenir qui m'est revenu il y a plus de deux ans, et que j'ai partagé dans ce livre parce qu'il est l'un des épisodes d'une très vieille histoire qui nous lie, Anne et moi, et qui se tisse de vies en vies depuis des siècles. Il éclaire la fulgurance et la profondeur de notre relation. Enfin, il explique pourquoi j'ai été longtemps terrifié à l'idée de la perdre, ce qui a beaucoup perturbé les débuts de notre relation actuelle.


Or, la magie de la vie est telle qu'une suite vient tout juste de s'écrire.


Et elle est si belle que je ne pouvais pas la garder pour moi. C'est d'ailleurs une jolie illustration de la manière dont les vieilles histoires peuvent trouver écho et résolution dans le moment présent... sans que l'on s'y attende le moins du monde.


Je vous raconte.


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Nous sommes en vacances en Italie ; n'ayant pas pris de vraies vacances depuis presque trois ans, ces quelques jours loin de tout sont une bénédiction pour nous deux. Après être allés voir ma fille à Milan, nous avons filé en Toscane, puis à La Spezia, pour aller visiter les magnifiques villages des Cinq Terres, cinq villages perchés à flanc de rochers, surplombant la Méditerranée.


Et nous avons voulu faire cette visite... en bateau. Je dois avouer que cette histoire des tourtereaux grecs sur une barque en mer m'était sortie de la tête... jusqu'à ce que je mette un pied sur ce bateau. Là, j'ai senti mon coeur se serrer, ma vigilance augmenter subitement, alors que ce souvenir m'emplissait totalement.

Anne et moi sur un bateau.

Voguant sur la Méditerranée.

Glub, mauvais souvenir.


Je fais part de cette curieuse résonnance à Anne. Puis j'occupe mon cerveau et son hypervigilance en observant les gens autour de nous.


Alors que notre bateau accoste enfin dans le village de Monterosso, rassuré, j'en plaisante et dit à Anne : "Et voilà, on a de nouveau pris le bateau ensemble sur la Méditerranée, mais cette fois on est tous les deux arrivés à bon port !"


Intérieurement, je ne peux m'empêcher de penser que nous venons comme de terminer quelque chose qui était resté inachevé depuis très longtemps, de fermer une boucle. Alors, je formule dans ma tête cette demande à l'invisible : "J'aimerais un bon gros signe, puissant, indiscutable, pour me signifier que cette histoire est bien finie. Je crois que lire quelque part ce prénom, Andrea, serait le plus beau des signes."


Puis nous partons en balade.

Et j'oublie complètement toute cette histoire... et ma demande.


La journée se passe merveilleusement. Les villages sont magnifiques, les spritz et les pâtes délicieux. Nous décidons même dans l'après-midi de rallier le village de Manarola à Riomaggiore à pieds, ce qui implique de gravir un sacré éperon rocheux abrupte et poussiéreux, sous un soleil de plomb. Nous en sortons complètement brûlés de soleil et de fatigue.


Alors le soir, de retour à notre logement, nous n'avons plus aucune envie de sortir pour dîner. Aussi, je lance une commande de pizza. Mais elle est presque aussitôt annulée: le restaurant refuse de nous livrer, nous sommes trop loin de lui.


Frustré, j'en relance une dans un autre établissement, cette fois elle passe. Mais elle met un temps incroyablement long à être prise en charge.


Lorsqu'enfin les pizzas sont sorties du four, l'application m'indique un statut que je n'avais encore jamais vu : "Nous sommes désolés, votre commande est prête mais nous cherchons un livreur."


Allons bon. Et rebelote, l'appli mouline sur ce statut pendant de très longues minutes.


Au moment où je m'apprête à renoncer et tout annuler, une nouvelle notification tombe : "votre commande a été prise en charge par un livreur."


Machinalement, je regarde la carte pour voir où celui-ci se situe.


Et là, c'est l'hallucination !

Car sur l'écran : "Andrea est en chemin vers vous."


Le souvenir de ma demande ce matin me revient aussitôt en boomerang.


Andrea.

Non mais Andrea, quoi !!


Anne et moi sommes stupéfaits.

Ils l'ont fait .... Ils ont réussi à me mettre ce prénom sous les yeux, dans la journée.


Et me valident qu'ainsi, après je ne sais combien de siècles, cette vieille histoire d'amour inachevée vient bien de trouver une résolution, une boucle s'est fermée.


Moralité : il faut parfois bien des vies pour que la magie parachève son œuvre.

"Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage", comme disait l'autre.


Merci de m'avoir lu !



 
 
 

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